





Fernando pessoa à Lisbonne
"Au volant de la Chevrolet sur la route de Sintra,
au clair de lune et comme un songe,sur la route déserte,
tout seul je conduis presque lentement,et un peu
il me semble_ou je me force un peu pour qu'il me
semble_
que je suis une autre route,un autre songe,un autre monde,
que je la suis sans avoir quitté Lisbonne ou sans avoir
à gagner Sintra,
que je poursuis,mais qu'y aura-t-il à poursuivre,sinon que
de ne pas s'arrêter,mais aller de l'avent?
Je vais passer la nuit à Sintra puisque je ne puis la passer à
Lisbonne,
mais en arrivant à Sintra,je regretterai de n'être pas resté
à Lisbonne.
Toujours cette inquiétude immotivée,sans raison,sans
conséquence,
toujours,toujours,toujours,
cette excessive angoisse de l'esprit pour un rien,
sur la route de Sintra,ou sur la route du songe,
ou sur la route de la vie...
Sur la route de Sintra,tout près de minuit,au clair de lune,
au volant,sur la route de Sintra,
quelle lassitude de ma propre imagination,
Sur la route de Sintra,de plus en plus près de Sintra,
sur la route de Sintra,de moins en moins proche de moi..."
Fernando Pessoa (extrait)








Au-dessus des voies
Où filent les trains pour Le Havre, non-stop
Ou pour Courbevoie
Sur le pont secoué comme par le tonnerre
Du choc des pistons
Poussent des jardins dans bien peu de terre
Beaucoup de béton
Là, un grand rosier couvert de ces roses
Qu'on nomme roses-thé
Malgré la poussière aux festons moroses
Fleurit tout l'été
Un rosier et sa charge qui l'embaume
D'un jaune irritant
Un peu jaune de Naples, un peu jaune de chrome
Un jaune exaltant
Et moi, le voyant né du macadam
Pense à tous les coups
Où donc puise-t-il tous les ors de la gamme
Ce grand rosier fou ?
Où, dans ce bitume jeté sur le vide
Trouve-t-il la beauté
Et dans la grisaille des vapeurs putrides
Tant de volupté ?
Et puis comme longtemps j'attends au feu rouge
Je reviens à nous
Dans le mouvement du rosier qui bouge
Ton corps se dénoue
Et l'éventail de tes désirs flexibles
Jamais rassasiés
Toute ta jeunesse offerte pour cible
Comme ce blond rosier
Toi qui fleuris aux carrefours de la ville
De bien peu vivant
Les pieds sur du rien, la tête fragile
Secouée par le vent
Ne demande pas aux quelques paroles
Qui me viennent là
Un sens ou celui d'une parabole
Il n'y en a pas
Ou demande-le à ton horoscope
Si lui sait pourquoi
Lorsque je traverse le pont de l'Europe
Moi, je pense à toi